Vers une reconversion professionnelle réussie...

Bernat,
une transition via l’associatif

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Fonctionnaire au ministère de l’agriculture pendant 20 ans, Bernat s’est appuyé sur son investissement associatif pour se reconvertir progressivement dans une société coopérative et participative en parallèle d’une activité de conseil. A quelques années de la retraite, il s’apprête à laisser la gérance de la Scop et revient, pour nous, sur les étapes clés de sa transition professionnelle.
Entretien réalisé le 3 février 2016
J’avais commencé à m’engager fortement dans le milieu associatif culturel.
Qu’aviez vous fait comme étude et qu’avez vous fait à la sortie de vos études ?
Bernat : J’avais fait une préparation agro après le bac, 3 ans. Ca n’a pas vraiment débouché sur la voie royale parce que j’ai un peu décroché en fin de parcours. Du coup, j’ai passé un concours pour rentrer dans l’administration. J’ai donc intégré le ministère de l’agriculture pour devenir technicien forestier. J’habitais Marseille à l’époque, et ça m’a propulsé dans le Cantal, dans un territoire complètement différent. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans une autre vie. Du coup, ma formation a été à la fois poussée et courte. Ca m’a donné une équivalence BAC+1 même si au niveau des connaissances j’ai eu l’impression que ça équivalait à un BAC+2.
J’ai donc été fonctionnaire pendant 20 ans, dans un service qui était au début le service forestier et qui est devenu ensuite le service environnement. Je travaillais sur la mise en œuvre de la politique forestière dans le département du Cantal, et sur le fonds forestier national, donc sur l’aide au reboisement. J’accomplissais ces tâches mais j’en ai aussi développé de nouvelles. Un concours de circonstances m’a amené à gérer un contentieux avec des paysans. Je devais trouver des solutions pour résoudre le conflit et je leur ai proposé de monter un projet collectif pour compenser notamment des défrichements. Petit à petit, j’ai réuni un groupe d’agriculteurs et de ruraux sur des projets d’amélioration de leurs forêts. Au final je faisais de l’ingénierie de regroupement de propriétaires et de l’ingénierie forestière. C’était finalement plus un travail de développement que ce qui était attendu de moi au départ. Tout ça je l’ai fait pendant 20 ans avec petit à petit un passage à temps partiel, d’abord à 80% puis à 70%, parce qu’en fait, parallèlement à ça, j’avais commencé à m’engager fortement dans le milieu associatif culturel. J’avais lancé plein de projets à côté qui me prenaient beaucoup de temps et j’avais de plus en plus envie de m’y consacrer. Tout ça s’est fait en parallèle, progressivement, et j’ai fini par partir au bout de 20 ans.
Quels sont vos plus beaux souvenirs à ce poste ?
Bernat : Déjà, le fait d’avoir crapahuté dans les bois pendant des journées entières, dans des paysages intéressants. Et la deuxième chose, c’est d’avoir réussi à monter des projets collectifs avec beaucoup de monde, jusqu’à 100 à 150 personnes. Nous avons réussi à faire des choses ensemble, parfois dans l’adversité, mais avec toujours une satisfaction au bout.
Y avait-t-il au contraire des choses moins agréables ?
Bernat :
Ce qui m’a toujours fatigué, c’est le côté administratif. Surtout quand on ne comprend pas bien pourquoi on fait les choses de telle ou telle façon. On était soumis à une réglementation nationale et je voyais que cet aspect prenait de plus en plus d’importance. Moi ce qui m’intéressait c’était la partie développement, le reste, beaucoup moins. On m’avait d’ailleurs dit clairement qu’il fallait se concentrer sur des choses plus rentables. Je voyais que l’évolution de mon travail partait vers plus d’administratif. Tout ça me motivait encore plus pour prendre mes distances. D’ailleurs, après coup, j’ai bien eu confirmation, par mes collègues qui étaient restés, que leur travail devenait purement administratif et règlementaire. On avait de moins en moins de gros chantiers pour lesquels on était vraiment dans la réalité du terrain. Pour moi c’est une aberration de faire de la réglementation sans toucher du doigt le terrain, la technique. De nos jours il y a de plus en plus de postes où des jeunes arrivent dans des postures de décision et d’encadrement parce qu’ils sont diplômés et il y en a de moins en moins qui y arrivent parce qu’ils ont l’expérience. Le mix serait beaucoup plus utile car l’un peut apporter à l’autre. Pour ma part, le fait de ne pas avoir fait d’école d’ingénieurs m’a forcé à apprendre sur le terrain et à bouquiner par moi même pour pallier à quelques faiblesses techniques au départ.
Est-ce que ces points d’insatisfaction sont ce qui a fait naître votre envie de changement ?
Bernat :
Alors, oui, il y avait ça, mais il y avait aussi surtout le fait que ce que je faisais à côté me plaisait. Ca regroupait un engagement associatif et militant que j’avais pu déjà ressentir avant même d’avoir commencé ce poste. Dans ce cadre associatif, j’ai eu la liberté d’inventer et de monter des projets de A à Z. C’était aussi de l’ingénierie collective, mais là, dans un autre domaine, puisqu’il y avait l’aspect culturel, artistique, souvent en lien d’ailleurs avec le territoire. Ca m’a passionné, et je me suis rendu compte que finalement, c’était ça qui m’intéressait le plus. C’était l’idée d’agir sur un territoire, d’agir sur une population et aussi sur des phénomènes culturels, artistiques ou de développement. J’arrivais à croiser un peu toutes ces notions en faisant travailler mon imagination et mon intuition. C’est vraiment ce qui m’intéressait. Et en plus, tout ce qu’on a monté a marché donc évidemment, ça m’a motivé.
C’est toujours exaltant quand on a l’impression qu’il y a pleins de choses à faire dans un domaine.

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Comment avez-vous déclenché cet engagement associatif ?
Bernat : Avant de venir dans le Cantal, j’avais déjà une attirance pour la culture occitane qui s’était révélée pendant que j’étais étudiant. Quand je suis arrivé dans le Cantal, j’ai trouvé un cadre associatif pour le faire et surtout un terrain assez vierge où il me semblait qu’il y avait pleins de choses à faire. C’est toujours exaltant quand on a l’impression qu’il y a pleins de choses à faire dans un domaine. C’est quelque chose qui me motive. J’ai tout fait à l’intuition. Au début j’observais comment mes collègues au ministère de l’agriculture montaient des dossiers et après je suivais mon instinct. J’ai toujours fait comme ça, je pense que c’est une caractéristique de ma personnalité. Ca peut être parfois un défaut parce que ça peut être bien de mieux se documenter avant, mais c’est comme ça, je suis plutôt un défricheur.
Comment s’est déroulée la transition ?
Bernat : J’ai négocié avec ma hiérarchie un temps partiel. A l’époque ça paraissait un peu incongru, on m’a répondu « Mais c’est les femmes qui demandent un 80% ! ». Je ne me suis pas laissé démonter et finalement, ça s’est fait. Certains ont mieux compris que d’autres, mais c’est sûr que ça a perturbé quelques personnes dans l’administration. Moi, ça m’a permis d’organiser mes deux activités. Quand j’étais à 60%, j’arrêtais le mercredi soir et le reste du temps j’étais à fond dans le projet associatif où j’étais bénévole. J’y développais des actions et en réalité, je préparais le terrain pour ce qui est devenu ma vie professionnelle. Je prenais des contacts. Et au final, le jour où je suis parti, j’avais déjà du boulot. Je me rappelle très bien que la veille de mon départ du ministère, j’avais une réunion au sein de l’association qui allait me donner du boulot pendant quasiment 6 ans.
Avant de passer salarié à 100% de l’association, est-ce que vous aviez fait une étude de viabilité financière ?
Bernat : Je n’avais fait aucun calcul, j’y suis allé franco parce que j’avais monté des projets qui avaient quand même une certaine ampleur, et que je voyais bien qu’il y avait un filon à exploiter. C’était plus fort que moi, je pouvais difficilement ne pas me lancer. C’est sûr que je n’ai pas fait de modèle économique de prévision. La transition s’est faite sur plusieurs années, 5 ou 6 ans je dirais. Tout ça s’est passé progressivement au fur et à mesure que le volume d’activités augmentait.
J’ai eu de la chance de pouvoir faire des choses qui correspondaient à mes envies.
Comment décririez-vous votre nouvelle activité ?
Bernat : J’ai monté quelque chose qui était un peu hybride. J’ai fait beaucoup d’évènements assez identitaires, thématisés autour d’un territoire et de sa production traditionnelle. Par exemple autour d’un fromage traditionnel, ou autour de la châtaigne. Difficile de faire autrement dans une région qui s’appelle la châtaigneraie. J’avais vraiment envie de monter des projets de développement local. Par exemple, l’idée derrière le fait de créer une foire de la châtaigne, c’était de voir si on pouvait relancer la production de la châtaigne et en faire une activité pour les agriculteurs ou les nouveaux arrivants sur le territoire. Et comme j’avais un engagement culturel sur la culture occitane, je voulais reprendre et moderniser des savoir-faire pour développer des activités économiques actuelles et rentables. Il y avait donc un pôle événement, un pôle développement, et par dessus ça, j’étais très intéressé par le côté artistique, culturel. Dans le monde associatif, je m’étais pris de passion pour l’univers musical et j’avais envie de le développer. Du coup, on a créé une structure hybride avec de l’artistique, de l’événement et du développement territorial. J’ai eu de la chance de pouvoir faire des choses qui correspondaient à mes envies. Ca va faire 20 ans que cette structure existe.
Cette structure a-t-elle évolué ?
Bernat : Oui, oui. Il y a eu 3 phases. Au départ, cette structure a été créée au sein de l’association dans laquelle je militais et dont j’étais le président. Ensuite, au bout de 4 ans, c’est devenu une association autonome car ça prenait trop d’importance. Et au bout de 9 ans, c’est devenu une SCOP (1). Entre temps il y a eu de nouveaux collaborateurs et nouveaux artistes qui se sont impliqués et tout le monde a voulu trouver sa place dans le projet. On est donc devenus une société coopérative où chacun a pris des parts sociales. On a donc évolué en une entreprise dont je suis le gérant. On est actuellement une trentaine. A la fin de l’année 2016, je vais transférer la gérance donc la structure va sans doute évoluer, puisque j’en étais le fondateur et que je m’en vais.
En parallèle de cette activité j’ai développé aussi du conseil professionnel, principalement pour des raisons économiques, puisqu’on n’est pas arrivé à financer mon poste de gérant au niveau où je l’aurais souhaité.


(1) Les Scop, Sociétés coopératives et participatives, désignent les entreprises à statut Scop (Société coopérative de production) et à statut Scic (Société coopérative d’intérêt collectif). Soumises à l’impératif de profitabilité comme toute entreprise, elles bénéficient d’une gouvernance démocratique et d’une répartition des résultats prioritairement affectée à la pérennité des emplois et du projet d’entreprise. (Source : http://www.les-scop.coop/sites/fr/les-scop/qu-est-ce-qu-une-scop.html)


Ces deux activités sont elles complémentaires, ou si vous le pouviez, n’en choisiriez-vous qu’une des deux ?
Bernat : Aujourd’hui, je choisirais de n’être que consultant et de ne pas forcément me charger avec la gérance d’une boîte. Mais c’est peut être parce que j’ai dépassé la période où ça me plaisait énormément. J’ai peut être fait mon temps de ce côté là. Parce qu’entre toute la période où j’ai été leader associatif et la période où j’ai été gérant d’une boîte il s’est quand même écoulé près de 30 ans. J’ai toujours envie d’avoir une activité associative, mais peut être plutôt pour défricher de nouveaux terrains. En tout cas, en tant que consultant individuel j’arrive à trouver un équilibre. Par contre, dans la gérance d’un projet comme ce qu’il est devenu, ça devient trop lourd pour moi. Toutes ces choses ont pris de l’ampleur donc il faut être encore plus présent et il arrive un moment où l’un est difficilement compatible avec l’autre.
Mon activité de conseil est née en 2008, du fait qu’au sein de la Scop j’ai repris cette activité, auparavant gérée par un salarié. Cela fait 4 ou 5 ans que je le fais aussi indépendamment de la Scop.
Le conseil reste dans des domaines assez similaires de celui de la Scop, à savoir territoire, culture et patrimoine. « Territoire » au sens large, puisque cela couvre aussi bien l’agriculture que l’environnement. J’accompagne aussi beaucoup de collectifs, de groupes, dans un dispositif qui s’appelle le DLA (2), Dispositif Local d’Accompagnement, où l’on fait du coaching de groupes qui ont besoin de remettre à plat leur projet, leur dynamique, leur stratégie, leur positionnement, leur organisation interne,… beaucoup dans le domaine de la culture, maintenant un peu plus dans le domaine de l’agriculture. Ce qui m’intéresse là dedans c’est le côté dynamique des groupes. C’est finalement ce qui m’a toujours intéressé depuis le début.


(2) Le Dispositif local d’accompagnement (DLA) permet aux structures d’utilité sociale employeuses (associations, structures d’insertion par l’activité économique, coopérative à finalité sociale) de bénéficier d’accompagnements dans leurs démarches de création, de consolidation et de développement de l’emploi. C’est un dispositif public présent sur tout le territoire. (Source : http://www.avise.org/annuaire-des-dispositifs/dispositif-local-daccompagnement)


Ma reconversion a été une façon d’échapper à ce que je ressentais comme un carcan.
Avec du recul, auriez pu vous satisfaire de rester dans votre poste précédent ?
Bernat : Ah non non non. Ça je n’aurais pas pu. Quand je vois ce que font mes collègues aujourd’hui, ça n’aurait pas été possible. Donc finalement, ma reconversion a été une façon d’échapper à ce que je ressentais comme un carcan.

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Quelle est votre plus grande satisfaction dans votre nouvelle activité ?
Bernat : Ma plus grande satisfaction, c’est d’avoir réussi à monter des projets qui ont marché, des évènements qui ont tous bien fonctionné, qui se sont développés et qui maintenant vivent sans nous. C’est aussi d’avoir monté une entreprise qui fait vivre du monde. Et puis, aujourd’hui, dans cet accompagnement que je fais à droite et à gauche, c’est une grande satisfaction parce que j’ai l’impression d’arriver à aider les autres et en même temps d’apprendre plein de choses. J’accompagne ces groupes, et en parallèle je vois bien que je me forme aussi et que j’apprends beaucoup de choses, soit dans des domaines que je découvre un peu, soit dans la connaissance plus approfondie de certaines choses, y compris dans la dynamique des groupes. J’ai un sentiment, depuis le début de ma carrière, d’apprendre sans arrêt des choses et d’autant plus que finalement j’ai fait des métiers très différents.
Je pense qu’il y a forcément une transition à préparer.
Auriez-vous des conseils à donner à une personne souhaitant se reconvertir ?
Bernat : Je pense que le fait d’avoir une activité à côté qui monte progressivement en charge, c’est une façon de se rendre compte si on aime faire autre chose, si on est capable de faire autre chose et si éventuellement, il y a une opportunité économique à faire autre chose. Ca aide ne serait-ce que pour se former et voir si ça vous plait. Donc ça peut être par exemple dans le domaine associatif. Quelqu’un qui quitterait son boulot un jour et essaierait d’en prendre un autre le lendemain, aurait un énorme effort d’adaptation et formation à faire. Je pense qu’il y a forcément une transition à préparer. En tout cas moi je l’ai fait comme ça, d’autres peuvent le faire autrement, ça peut être des congés formation, une disponibilité pour essayer autre chose,… au moins dans les cas où la personne n’est pas dans l’obligation immédiate de se reconvertir, suite à la perte d’un emploi par exemple.
Être en poste ne dispense pas forcément de s’intéresser à autre chose à côté, qui peut, peut-être un jour, devenir un job. Ce sont ces intérêts annexes qui peuvent ouvrir des portes pour une éventuelle reconversion plus tard.

Il ne faut pas négliger le côté formation.
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Je rajouterais aussi que j’y suis beaucoup allé à l’intuition, et à l’apprentissage sur le tas, je pense que si je donnais un conseil à quelqu’un ça serait de s’appuyer un peu plus sur une formation préalable que ce que je ne l’ai fait moi même. J’ai complètement négligé le fait de me former à chaque fois que j’ai changé d’activité. C’était peut être un peu prétentieux de ma part à l’époque. Il ne faut pas négliger le côté formation.

Au nom de l’équipe de Mon Job Idéal, nous vous remercions pour le temps que vous nous avez consacré. En partageant une façon de faire différente, vous nous avez donné de nouvelles clés pour envisager une reconversion professionnelle. Nous vous souhaitons une bonne passation de pouvoirs pour votre scoop, encore de beaux défis à relever et enfin une belle retraite.


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