Vers une reconversion professionnelle réussie...

Isabelle, du voyage dans l’assiette

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Ancienne agent de voyages, Isabelle a décidé de se lancer, il y 6 ans déjà, dans une aventure originale puisqu'elle a ouvert son restaurant où le fait-maison prend tout son sens, celui-ci étant installé au rez-de-chaussée de son propre logement. Elle nous raconte les motivations derrière sa reconversion, les difficultés d'une installation comme la sienne mais aussi le bonheur qu'elle a à recevoir chaque midi ses clients.
Entretien réalisé le 13 janvier 2016
Pouvez-vous nous racontez votre parcours professionnel jusqu’à maintenant ?
Isabelle : Pendant 2 ans, de 1988 à 1990, je m’occupais des petites annonces dans un journal.
En 1990 on m’a proposé un poste dans une agence de voyages et j’y suis restée jusqu’en 2004.
En 2004 j’ai eu mon deuxième enfant, j’ai arrêté de travailler, j’ai pris un congé parental pendant 3 ans. Mais à l’issue de ce congé, je n’ai finalement pas réintégré mon poste parce qu’après 14 ans je n’y voyais pas d’évolution et je sentais que j’allais rester dans ce poste toute ma vie, jusqu’à la retraite, ne plus bouger. Du coup, je n’ai pas souhaité reprendre, j’ai préféré arrêter de travailler et en 2009, on a décidé avec mon mari de vendre notre maison pour en acheter une nouvelle et y créer un salon de thé. C’était en février 2009, on a fait les travaux en ce sens donc on a directement créé les ouvertures, fait les places de parking, les accès handicapés, toutes les normes de sécurité, etc… et on a ouvert en décembre 2009.
je sentais que j’allais rester dans ce poste toute ma vie, jusqu’à la retraite, ne plus bouger.
Comment vous est venue l’idée du salon de thé ?
Isabelle : J’adore les gâteaux et j’aimais beaucoup aller manger chez Suzel quand j’étais jeune, c’était un super salon de thé à la petite France. Elle faisait tous ses gâteaux elle même c’était super bon et très joli et je me suis dit « Tiens, ça peut être sympathique dans une maison, avoir un peu le côté campagne avec des bons gâteaux ». J’imaginais déjà des fauteuils avec un style un peu anglais. On est partis là dessus. Je me suis lancée en travaillant moi même avec une employée à mi-temps pour les gâteaux mais je me suis vite dit « les personnes qui vont venir entre midi et deux vont peut être vouloir manger ». Du coup, comme j’adore la cuisine, on a commencé par des petits plats un peu italiens et c’est comme ça que d’un salon de thé, on est partis sur un restaurant. Le fait d’avoir de plus en plus de monde à midi m’a empêché de faire le salon de thé l’après-midi parce que du coup, je ne pouvais pas tout faire, d’autant plus que c’est ma maison, ce n’est pas un local extérieur où on peut faire deux services avec deux équipes différentes.
Et justement l’idée de faire le salon de thé puis le restaurant dans votre maison c’est une idée que vous aviez vu ailleurs ou bien que vous avez eu comme ça ?
Isabelle : Je l’ai eue comme ça. Je sais que chez Suzel elle le faisait d’une certaine façon puisque quand elle avait son salon de thé à la petite France, elle avait tout l’immeuble et habitait au dessus. Elle était insomniaque et à 4 heures du matin, faisait déjà ses gâteaux. Je ne fais pas ça, mais ayant un enfant qui avait 4 ans et 1/2, je trouvais l’idée sympathique de pouvoir être là s’il était malade, de ne pas être obligée de stresser parce que du coup j’étais tout près et en même temps d’avoir le côté cosy, chambre d’hôte, chaleureux. Pour moi c’était pratique, je pouvais me lever très tôt. Je suis à 7h en cuisine. Il n’y a pas à prendre la voiture, déposer les enfants, etc… c’est une façon de travailler en ayant les avantages de le faire à la maison.

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Si vous n’aviez pas acheté cette maison, est-ce que vous seriez repartie sur une autre activité professionnelle ou est-ce que pour vous, tout était lié, c’est à dire l’activité professionnelle a mené à la recherche de la maison ?
Isabelle : Je pense que c’était lié. On avait une autre maison avant et parce qu’on avait ce projet de salon de thé on l’a vendu pour en chercher une qui soit adaptée à cette nouvelle activité. Tout est venu en même temps. On avait l’idée, puis on a trouvé la maison, qui s’y prêtait bien. Au départ on cherchait dans une ferme, mais lorsqu’on trouvait quelque chose de sympa c’était trop loin de Strasbourg. Être trop loin, ce n’était pas non plus le but.
En fait, quand j’étais jeune, je ne savais absolument pas quoi faire.
Est-ce que vous aviez envisagé la cuisine ou la pâtisserie comme premier métier ?
Isabelle : Non, pas du tout. En fait, quand j’étais jeune, je ne savais absolument pas quoi faire. Malgré tout je ne regrette pas de ne pas avoir commencé la cuisine plus tôt, j’ai passé de très bonnes années en agence de voyage, mais maintenant, le métier a changé, beaucoup de choses se passent sur internet et c’est beaucoup plus difficile pour les agents de voyage.
Justement à propos de votre précédent métier, qu’est-ce que vous avez le plus aimé dans l’activité de tourisme ?
Isabelle : J’adorais voyager. Malheureusement aujourd’hui j’ai beaucoup moins d’opportunités pour le faire. J’ai également toujours aimé les contacts qu’on créé en voyageant. Voyager ouvre l’esprit, que ce soit pour la nourriture, la façon de penser, la tolérance, etc…. Le fait de voir pleins de choses inspire. J’ai toujours aimé les épices, je suis curieuse, j’aime goûter ce qui se fait ailleurs. C’est beau les voyages.
Une fois qu’on est dans un système où il faut travailler tous les jours, on n’a plus le temps pour se former.
Une fois que vous avez eu l’idée de la maison et fait les travaux est-ce que vous avez ressenti le besoin de vous former ?
Isabelle : Non, je n’ai pas ressenti ce besoin notamment parce que j’avais quand même goûté mes gâteaux et qu’ils étaient bons. Et puis je voulais faire quelque chose de très simple, avec un bon chocolat chaud maison, du bon thé, des gâteaux… donc je n’ai pas ressenti le besoin de suivre une formation. Aujourd’hui je le regrette un peu dans le sens où une fois qu’on est dans un système où il faut travailler tous les jours, on n’a plus le temps pour se former, et donc ça aurait été plus simple de le faire avant de me lancer.
Est-ce que vous avez bénéficié d’accompagnement pour créer votre propre structure ?
Isabelle : Puisque je n’avais pas réintégré mon poste, j’avais été licenciée, et à ce titre j’ai pu bénéficier d’une formation avec l’A.C.C.R.E. (Aide aux Chômeurs Créateurs ou Repreneurs d'Entreprise). Donc j’ai fait pendant 2-3 mois des sessions où ils m’ont accompagnée mais finalement je ne sais pas si c’est une super formule. L’A.C.C.R.E. c’est très bien mais c’est très vague, et je pense que ce qui est bien quand quelqu’un crée une entreprise, et je sais que ça se fait de temps en temps, c’est qu’il trouve un parrain. Je trouve que c’est mieux parce que c’est quelqu’un qui est du métier.
Les personnes de l’A.C.C.R.E. ne sont pas dans la cuisine, ils n’ont jamais été cuisiniers. Alors ils m’ont permis d’apprendre à faire un business plan, mais c’était très difficile de faire des projections pour mon salon de thé, d’imaginer combien j’allais pouvoir vendre de cafés, de tartes, … Je l’ai fait quand même mais je me dis qu’un parrain m’aurait sans doute été plus utile. Je n’en ai pas eu parce que je ne savais pas que ça existait et aussi parce que je n’aurais pas forcément osé demander.
Combien avez-vous de couverts aujourd’hui ?
Isabelle : On est à 28. Au départ on était partis sur 14 couverts et on était tout le temps plein, donc c’est passé à 16, puis 18, puis 20, 24, 28 et là maintenant on en a presque 30 et on en refuse 20, au moins. En été, on a la terrasse, donc les clients sont dehors, ça fait 40-45 couverts mais c’est parfois difficile de suivre. J’ai adapté ma cuisine au fur et à mesure.
Ma reconversion a eu un impact positif sur ma famille.
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Comment a réagi votre famille ? Le salon de thé aurait du se faire pendant que chacun était à ses occupations, et avec le restaurant vous fonctionnez aussi certains soirs ? Est-ce qu’ils se sont sentis bousculés dans leur espace ?
Isabelle : J’ai une famille super sympa. C’est un soutien qui compte beaucoup pour une reconversion, surtout celui du mari. Ils sont cools, ça leur paraît normal. Ils sont en haut, on a encore deux étages quand même, donc ils gardent leur espace.
Ma reconversion a eu un impact positif sur ma famille.
En plus, plus tu cuisines, mieux tu cuisines. Donc j’ai progressé aussi à ce niveau-là.
Comment a évolué l’organisation ?
Isabelle : On a démarré avec une salariée qui a souhaité arrêter au bout d’un an puisque la gestion du stress était quelque chose de difficile pour elle. C’est vrai aussi qu’elle était jeune, et elle était moins flexible en terme d’horaires, elle voulait pouvoir partir à 13h00. Après, Emmanuelle, qui est la marraine de mon fils, ne travaillait pas. Elle était dans le secteur dentaire avant, elle m’a proposé de me donner un coup de main. Elle adore recevoir et faire à manger et donc elle vient à mi-temps nous donner un coup de main. Christiane vient de temps en temps pour le service quand il y a du monde, et il y a Cathy à la plonge de temps en temps aussi. C’est resté une petite structure. Quand on ouvre qu’à midi, on ne peut pas avoir une grande équipe de toute façon.
Le plus compliqué en France c’est qu’il y a plein de normes à suivre mais en même temps personne pour nous accompagner dans la mise en oeuvre.
Quelles ont été les principales difficultés à la création de votre entreprise ?
Isabelle : C’est clairement tout ce qui concerne les obligations handicapés, les normes diverses, … Par exemple quand on a fait les travaux, on a pris un architecte, mais il n’a pas fait correctement son travail. Donc au bout de deux mois, on a du arrêter la collaboration avec lui. Ca peut paraître tout bête mais il n’avait pas fait attention à l’espace à laisser entre la terrasse qu’on voulait construire et le mur du voisin. Il n’avait laissé qu’un mètre là où il aurait fallu en laisser trois. Du coup notre voisin avait déposé un recours, heureusement une solution a pu être trouvée pour déplacer la terrasse et coller aux règles. Je crois beaucoup à l’importance de la chance. J’ai toujours eu de la chance par les rencontres que j’ai faites. Ca a été le cas par exemple avec cet ingénieur qui est intervenu sur notre terrasse et nous a sauvé la mise, ça a été le cas aussi avec d’autres rencontres.
Pour revenir sur les difficultés, le plus compliqué en France c’est qu’il y a plein de normes à suivre mais en même temps personne pour nous accompagner dans la mise en œuvre. Je sais que dans d’autres pays européens comme l’Espagne par exemple l’accompagnement sur ces sujets est très différent, beaucoup plus concret, plus pratique. On n’est pas forcément équipé comme peuvent l’être les plus grandes entreprises pour faire face à toutes les normes en vigueur.
Et comment ça s’est passé ensuite pour vous faire connaître ?
Isabelle : Uniquement par le bouche à oreille. On a ouvert et on n’a pas fait de pub. J’avais des amies qui sont venues manger. Dans la gazette de Mundolsheim quelqu’un avait fait un article sympathique pour annoncer l’ouverture du salon de thé 1 ou 2 mois avant. illustration_isabelle_cafecampagne_03L’intérêt pour la nouvelle déco et le côté reposant a attiré plein de clientes dès le début. J’ai aussi une clientèle venant des entreprises des environs. Je pars du principe que même sans pub, à partir du moment où on fait des bonnes choses et qu’on les fait avec amour alors ça marche. Surtout la restauration qui ne s’achète pas sur Internet, ce n’est pas comme d’autres secteurs.
Quelle est votre principale source de satisfaction ?
Isabelle : Sans aucun doute quand les clients sont contents, quand ils envoient un message disant « c’était super bon ». Je suis heureuse qu’ils aient passé un bon moment. Les clients sont sympathiques, j’ai rencontré des gens supers. En cuisine, c’est génial parce qu’on a un retour immédiat.
J’ai toujours aimé recevoir. Après c’est comme dans la vente, si on n’aime pas le contact avec les gens, il faut faire autre chose. On est toute une équipe et tout le monde fait comme si c’était leurs amis qu’on recevait.
Et quelles sont les principales difficultés ?
Isabelle : C’est un métier physique. J’ai 47 ans et rester debout tout le temps ça commence à être dur.
Quand on sert aussi le soir comme ce sera le cas par exemple deux soirs la semaine prochaine, je suis en cuisine de 7 heures du matin à minuit pour assurer les 2 services. C’est dur parce que je n’ai pas une équipe qui peut me remplacer. Et puis surtout on fait tout maison. Donc quand on prépare les légumes c’est tout de suite 15 kilos de légumes à éplucher, à préparer seule parce que souvent une de nous deux est sur le sucré. Donc c’est fatiguant physiquement.
Il ne faut absolument pas compter ses heures.
Comment vous voyez la suite ?
Isabelle : Pour l’instant je suis là cette année. Je ne sais pas après. On verra au fur et à mesure.
Il faut savoir que je ne me verse pas de rémunération. On ouvre seulement 5 jours par semaine pour le service du midi, on a un plat unique à moins de 12 euros donc une fois qu’on a tout payé (les produits frais, les salaires, les charges, le prêt à rembourser,…) il ne reste plus de quoi se payer. Quand on ouvre le soir avec un menu plus gastro, ça permet de gagner un peu plus mais cet argent je le réinvestis complètement dans le restaurant (un nouveau frigo, le kota dans le jardin, la terrasse, la déco…). Ca me permet aussi de ne pas avoir à faire de crédit pour ce type de frais.
Heureusement j’aime beaucoup ce que je fais. Et l’autre bonne nouvelle c’est que je ne gagne pas d’argent mais qu’en travaillant je n’ai pas non plus de temps pour en dépenser.
Je pense que quelqu’un qui voudrait vraiment gagner de l’argent travaillerait sans doute différemment (par exemple en augmentant ses prix ou en achetant des légumes déjà coupés pour gagner du temps et ainsi pouvoir faire plus de couverts).

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Si c’était à refaire est-ce qu’il y a des choses que vous feriez différemment ?
Isabelle : Je pense que c’était juste bien. Une chose peut-être aurait été d’ouvrir ça un peu plus jeune, quand on a plus la pêche. En prenant des années on se fatigue plus vite et comme je l’ai dit c’est un métier qui demande beaucoup d’énergie.
Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui envisage de se reconvertir ?
Isabelle : Je dirais quelque chose qu’on m’avait déjà dit et redit, c’est que de toute manière quand on ouvre quelque chose à soi, il ne faut absolument pas compter ses heures. Quand on nous le dit on ne réalise pas à quel point. Il faut aimer ce que l’on fait parce qu’on ne peut vraiment faire quelque chose de bien que si on aime ce qu’on fait. Ce qui est vraiment super dans la restauration c’est de travailler à deux. Si on veut ouvrir aussi le soir et les week-ends, c’est possible parce qu’on peut se relayer. Si je n’ouvre que rarement le soir c’est aussi parce que je veille à garder du temps pour ma famille. C’est aussi pour cette raison que toutes les 6 semaines pour les vacances scolaires, je fais en sorte de prendre une semaine de congés, et que je ferme 3 semaines au mois d’août. Ca fait partie de mon équilibre de vie.
Au nom de l’équipe de Mon Job Idéal, nous vous remercions pour le temps que vous nous avez consacré, les leçons de votre expérience que vous avez partagées avec nous, et nous vous souhaitons d'avoir toujours autant de succès dans votre très belle aventure culinaire et gastronomique.


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